LE MONDE RÉEL DE LA VIE PUBLIQUE
Je me souviens de mai 2001, quand la première bombe de la téléréalité a explosé en Hongrie.
Peu de gens en avaient entendu parler, mais ceux qui connaissaient l’émission ont aimé le genre. C’était le premier grand coup d’une chaîne commerciale encore toute jeune et disposant alors d’un petit budget.
Ce fut un immense succès, qui a posé les bases sur lesquelles Viasat 3 s’appuie encore aujourd’hui. La suite ne s’est pas fait attendre, car ce qui fait grand bruit à petite échelle devient un tonnerre assourdissant à grande échelle. TV2 le savait aussi et a aussitôt commandé trois saisons à Endemol. Après une campagne promotionnelle sans précédent, Big Brother a été lancé le 1er septembre 2002, cette fois sur une chaîne commerciale nationale. Les préparatifs de Való Világ étaient déjà bien avancés, mais l’émission ne devait initialement démarrer que le 1er décembre. Big Brother a fait un véritable carton, réalisant des chiffres d’audience jamais vus et captivant littéralement tout le pays. Pour donner une idée de la situation à l’époque, le mot « bigbrother » était plus recherché que le terme « sexe ». Cela ne s’était jamais vu de mémoire d’homme, et pas seulement en Hongrie.
L’explosion fut telle qu’elle envahit tout et tout le monde, qu’on le veuille ou non. Les journaux en étaient remplis, la télévision ne parlait que de ça. Les sites Internet, encore balbutiants à l’époque, plaçaient eux aussi les faits et gestes de Renato ou de Zsanett parmi leurs principales actualités. Sociologues et éthologues analysaient l’émission, et le flux en continu 24 h/24 était toujours inaccessible deux semaines après son lancement. Il n’existait tout simplement pas de serveur assez puissant pour supporter la charge, alors que le nombre d’abonnés à Internet représentait à l’époque un dixième du nombre actuel.
Les éclats de l’explosion sont arrivés partout, et certains ont volé si loin qu’ils se sont fichés jusque dans la tête d’Attila Árpa, directeur des programmes et alors tout-puissant patron de RTL. Avançant de trois mois le Való Világ prévu pour décembre, la chaîne l’a lancé dès le 11 septembre avec Majká et sa bande. RTL ne pouvait pas faire autrement, puisque Big Brother écrasait toutes les émissions lancées contre lui ; la plus grande chaîne commerciale pouvait bien programmer n’importe quoi. Mais cela a aussi marqué le début d’un déferlement de saletés sans précédent. Exactement un an après l’effondrement du WTC, certains murs et certaines barrières se sont également écroulés chez nous ; sauf que, chez nous, ce ne sont pas les murs d’un bâtiment, mais les piliers déjà fragilisés de la morale et de l’éthique qui se sont effondrés. Je suis convaincu que Való Világ et les deux grandes chaînes commerciales ont largement contribué au cloaque chaotique dans lequel se trouve actuellement la société. Sans oublier la dégradation catastrophique de l’éducation hongroise. RTL est responsable de la déchéance morale de toute une génération, dont je fais moi-même partie, car elle a servi de modèle à un comportement et à un système de pensée que le langage courant appelle simplement le flot de merde quotidien. De plus, RTL a si bien réussi que les mots me manquent pour décrire la génération qui a grandi après la mienne ; appelons-les simplement la génération « night noize ».
Des milliers d’articles ont déjà été écrits sur le sujet de l’arrivée des émissions de téléréalité en Hongrie et, j’en suis convaincu, on a déjà énuméré tous les qualificatifs négatifs possibles ; inutile de se répéter. Mais ce serait hypocrite et stupide de prétendre que les 10 à 14 personnes de chaque saison seraient responsables de toutes ces situations dignes de Sodome, aussi extrêmes que soient les profils sélectionnés pour ces émissions. Car, avouons-le, des situations et des circonstances de vie similaires se retrouvent dans 70 % des foyers. Ceux qui prétendent que ce n’est pas le cas chez eux n’ont qu’à regarder dans la pièce d’à côté. Sans parler des repas de famille, surtout quand le mot « famille » convient difficilement à certaines formations. La seule différence, c’est qu’il n’y a pas de caméra. Ces émissions sont le miroir de la société ; on pourrait aussi dire qu’on travaille avec les éléments qu’on nous fournit, car si personne ne les regardait, elles passeraient en un rien de temps dans la tranche horaire d’une heure du matin, à supposer qu’on ne les ait pas déjà remerciées pour leur participation (quoique, version 2.0).
C’est très tendance de ne pas regarder Való Világ, depuis les gens qui disent « je n’ai pas la télé », alors que leur chaîne préférée est National Geographic, jusqu’aux connaissances de mon fil Facebook, qui ne regardent vraiment pas l’émission, MAIS qui s’exclament quand même : « Ah, la vacherie que Sandika lui a balancée ! », sans oublier les connards de responsables marketing qui disent « je n’ai pas le temps de regarder ces conneries », alors qu’ils viennent de rejoindre, trois minutes plus tôt, le groupe « Passe une journée comme Alekosz ». Tout le monde regarde, car tant que l’émission dépasse régulièrement les 40 % chez les 18-49 ans, ce qui lui vaut une audience moyenne de 880 000 téléspectateurs, il n’y a pas matière à discuter. Et ces chiffres concernent uniquement l’étude menée auprès des 18-49 ans !!!!!!!
Je me disais que j’entends de moins en moins de connaissances s’exclamer : « Oh mon Dieu, putaiiiin, t’as entendu ça ? » À part le refrain inusable de Zsófi et Ildi.
Je ne mange que le blanc de l’œuf, parce que le jaune, c’est un enfant. Je ne mangerais jamais un enfant, mais le blanc, c’est le liquide amniotique, alors je le mange.
Moi, si je peux manger du blanc de poulet, c’est parce que ce n’est pas un animal, mais du blanc de poulet.
Quand a eu lieu la Seconde Guerre mondiale ? Au XIXe siècle. Ah non. En 1918.
Mais n’oublions pas non plus la phrase culte d’Ágica : depuis, on sait que Villon était footballeur.
En plus de cela, il se passe un tas d’événements qui devraient de temps en temps nous faire péter un câble. Je pense à l’émission d’aujourd’hui, où Olivér et un tampon étaient les vedettes. Mais il y en a eu au moins une trentaine de ce genre pendant les deux mois, et pourtant je ne vois ni articles méprisants avec un facepalm, ni groupes de protestation sur Facebook (alors que ce qui n’existe pas là-bas n’est pas un problème, voire n’existe tout simplement pas), ni même un pauvre tweet de 140 caractères pour s’indigner. Qu’est-ce qui nous est arrivé ? Parce qu’en 2003, au moins, des sociologues, des parents et des téléspectateurs indignés protestaient et réclamaient l’arrêt de l’émission. Vous connaissez une seule sanction de deux minutes infligée à Való Világ ? Pourtant, si Ice-T était de trop pour Szalai Anna et ses chiens de garde, VV4 devrait être carrément rasé. La société actuelle est-elle devenue si indifférente à tout, ou est-ce simplement que Való Világ fonctionne dans un cadre plus policé ? J’ai du mal à croire que la seconde explication soit la bonne.
Pourtant, dans l’émission d’aujourd’hui, l’équipe de rédaction de VV4 a fait quelque chose qui, à mon avis, ne s’était encore jamais produit en huit ans d’existence de la série : elle a imaginé la semaine des études. Une idée parfaite, que je ne peux que soutenir. En prime time, dans une émission qui rassemble plusieurs millions de téléspectateurs, il se passe quelque chose qui, même si ce n’est que dans une faible mesure, représente au moins une évolution positive et tente d’éduquer. Car une partie du public accepte sans broncher tout ce qui arrive aux habitants de la villa, et en est même carrément fan. Ce pays a bien besoin de voir un modèle où, même dans une version allégée, un professeur exige du respect et de la discipline, et où l’on montre que les études sont bel et bien importantes. C’était touchant de voir le visage d’une danseuse à la barre de 20 ans, complètement dépravée, s’illuminer de joie parce qu’elle avait réussi un exercice de maths, même si je pense que, pour une danseuse de bar à la morale légère, la joie commence ailleurs. Je ne vais pas dire « chapeau, RTL », car après avoir déversé des flots de merde, on ne peut pas régler le problème avec une goutte de Domestos.
Les limites ont été repoussées, car les grands patrons des médias ont compris deux choses très importantes. La publicité négative fait davantage de bruit et attire plus de téléspectateurs que tout le reste (remercions-en Attila Árpa, dont l’action bénéfique a été nécessaire à la propagation de cette idée), et il n’existe aucun scandale ni aucune pression sociale capables de déloger ceux qui sont en poste, tandis que leur intouchabilité ne fait carrément aucun doute. Examinons un peu plus en profondeur le passé et cherchons l’origine de ce phénomène : comment se fait-il qu’András Stohl, « la cocaïne », apparaisse jour après jour à l’écran en prime time sans que cela ne dérange presque plus personne ?
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Suivons l’ordre chronologique. On pourrait remonter jusqu’à la transition démocratique avortée, aux cas de force majeure, aux milliards de Bős-Nagymaros, à l’absence totale de comptes à rendre pour les dirigeants communistes, au gouvernement scandaleux du MDF, jusqu’à la sombre époque Békesi-Bokros. Ce serait inutile, car il y a largement assez d’événements marquants, suivis quotidiennement par la société, qui ont lentement mais sûrement érodé le système nerveux des gens et les ont précipités dans le gouffre le plus sombre de l’indifférence. Le fait que des crimes éhontés et des détournements flagrants soient tout simplement restés impunis a pavé la voie à l’attitude « on peut tout se permettre ».
Commençons cette illustre liste avec Gábor Princz, l’ancien patron de Postabank. Il a détourné tranquillement 35 milliards de forints en 1997, à une époque où le forint valait encore un peu plus qu’aujourd’hui. À titre indicatif, cela équivaudrait aujourd’hui à environ 180-200 milliards. Ce n’est pas important, ceux qui n’y croient pas peuvent faire le calcul.
Le verdict : une amende de 3,6 millions de forints. Non, ne faites pas le calcul. C’est dérisoire. Encore plus dérisoire qu’on ne le pense. Surtout si l’on ajoute que Princz gagnait alors 8,8 millions de forints, et qu’il y a eu un peu d’inflation depuis. Les trois coaccusés de second rang ont écopé chacun d’une amende de 1,5 million. Et ils doivent même payer ensemble les 3 millions de frais du procès. Une perte énorme. En faisant le ménage, on peut trouver chez soi le triple de ces sommes dans une vieille mallette oubliée. Le montant est ridicule ; il serait difficile de descendre plus bas sur le plan moral. Et il s’agit peut-être bel et bien du coup le plus scandaleux de toute l’histoire politique hongroise, mais restons-en à 1997. Je ne sais pas si vous l’avez remarqué, mais les élections approchaient et, en fin de législature, comme le veut la bonne vieille habitude socialiste, on a commencé à faire des réserves pour le cas où des temps difficiles arriveraient.

Procès Tocsik. La grande madame des affaires de privatisation de 1998, après le changement de régime. Rien que ses honoraires de résultat s’élevaient à 804 millions de forints. Son rôle était déterminant dans la privatisation des grandes entreprises publiques : en tant que juriste, elle y apposait son nom et authentifiait les contrats. Bien sûr, pour une fraction du prix du marché, causant ainsi un préjudice de plusieurs centaines de milliards de forints à l’État hongrois. Ce n’est pas elle qui a orchestré le grand pillage ; elle s’est contentée de rendre légal sur le papier, juridiquement, le vol à l’échelle industrielle des biens publics. Sans surprise, les ramifications remontaient jusqu’aux plus hautes sphères politiques. Encore un coup de génie des camarades du MSZP–SZDSZ. Le verdict a été rendu en 2002, sous le gouvernement Orbán. La Cour suprême l’a condamnée à quatre ans de prison et à la confiscation de 640 millions de forints pour abus de confiance, puis, après le changement de gouvernement, les copains sont arrivés et l’ont acquittée de la plupart des chefs d’accusation, une fois le MSZP–SZDSZ de nouveau au pouvoir. Selon le nouveau verdict, elle peut GARDER 80 millions et doit en rembourser 562 millions. Ne doutons pas qu’elle ait eu de nombreuses personnes pour lui donner un coup de main.
Affaire Császár Előd. En 1998, la première véritable tragédie de la presse à scandale : un chanteur alors populaire, sous l’emprise de la drogue, a percuté une voiture de police et tué un policier de 25 ans. Je ne sais pas si la situation vous rappelle quelque chose de récent. Le verdict, c’est de la merde. Une peine de prison avec sursis. Et que se passe-t-il aujourd’hui ? Sous le nom de Shane 54, il se marre dans toute l’Europe dans son émission intitulée Laptop DJ, et participe à des dîners de célébrités. TU DÉGAGES ?
L’affaire Kulcsár, 2003. La plus grande fraude boursière, menée avec la complicité active de la direction de la K&H Bank, a soutiré 23 milliards aux caisses de l’État et aux particuliers. Il y a eu de tout : outre le détournement de fonds, faux en écriture publique et privée, violation de toutes les règles bancaires possibles, fraude et abus de confiance. Puis, lorsque la PSZÁF a commencé à enquêter pour savoir ce qui se passait au juste dans le rachat des actions de Pannonplast, le système s’est effondré. On a alors désespérément tenté d’étouffer l’affaire ; le passage à tabac de Károly Szász a été la cerise sur le gâteau, mais l’avalanche ne pouvait déjà plus être arrêtée. Le pompage de l’argent, comme dans tous les cas où le siphonnage des fonds se fait à l’échelle industrielle, impliquait toujours, comme aujourd’hui, la politique et les partis au pouvoir, qui en bénéficiaient indirectement, eux ou leurs entreprises. En première instance, la peine a été de 8 ans de prison ; en appel, le jugement a été annulé et le procès se poursuit à ce jour. E. Tibor Rejtő a été acquitté. Après tout, il n’était que le directeur général de la K&H Bank à l’époque.
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En 2006, toutes les barrières morales et toute la confiance que nous avions dans les affaires publiques et le système juridique se sont évaporées, à la suite du légendaire discours d’Öszöd. Tout le monde connaît l’histoire et le processus qu’il a déclenchés. La victoire écrasante du Fidesz aux élections municipales a certes fait retomber le climat de guerre civile, mais c’est là que notre confiance dans la vie publique et dans tous les organismes d’État s’est brisée. Le verdict est tombé le 25 avril 2010.
Je pourrais encore énumérer ici des saloperies toujours plus énormes : les scandales de la BKV (il n’y a plus que Miklós Hagyó, le type au parizer, en détention), des tunnels construits en pleine plaine, des viaducs au-dessus de la Grande Plaine, des autoroutes construites à des prix multipliés par 8 à 12, des appels d’offres taillés sur mesure pour les entreprises des copains, sans même parler des 600 milliards du métro 4, qui n’est même pas à moitié achevé !!!!!!!
Et après ça, on s’étonne qu’un Stohl András, complètement défoncé à la cocaïne et bourré comme un coing, provoque un accident, puis prenne la fuite, et qu’après tout ça, il chante avec un grand sourire « Je suis mauvais, mais je suis utilisable » de Manhattan ? En prime time, bordel, en tant qu’animateur de l’émission la plus regardée, il se place sur un piédestal moral et va saluer les habitants de la villa. Catastrophe.
Nous en sommes là en 2011, les enfants, mais ne nous étonnons pas, car nous faisons partie de tout ce qui nous entoure. Tout ce qui nous entoure n’est que l’empreinte de notre âme.
