Laura échoue... 32 jours plus tard

Laura Fail... 32 nappal később

Ces derniers jours, on m’a demandé ce que je ferais si j’apprenais que j’étais atteint d’une maladie mortelle. « J’achèterais un paquet de cigarettes et je pourrais enfin m’en griller une à nouveau », ai-je répondu du tac au tac, sans réfléchir.   

Jour 0, 60,3 kg

Jour 32, 57,1 kg

Ma vie est faite de changements et de peu de résolutions solides. À une exception près : il y a une chose à laquelle j’ai toujours tenu et que je respecte encore aujourd’hui.   J’ai décidé que, si j’avais un enfant, je l’élèverais avec rigueur, en lui faisant respecter des règles et avec une constance à toute épreuve. Je ferais tout cela dans son intérêt, pour qu’il devienne quelqu’un de bien, et non un hédoniste sans caractère, malléable et insignifiant.   La plupart des gens m’ont dit que c’était idiot : l’idée de départ est bonne et tout le monde voudrait élever sa progéniture ainsi - du moins au-dessus d’un certain niveau social -, mais dès la naissance de l’enfant, tous ces principes et cette vision draconienne de la sévérité s’effondreront en un instant ; en le regardant, toutes ces conneries de règles ne tiendront plus.    Malgré tout, et sans tenir compte de ces voix, je me disais que c’est ainsi que les choses se passeraient, car faire de la personne qu’on aime le plus un être accompli, c’est la meilleure façon de lui témoigner son amour, puisque c’est le plus grand cadeau qu’on puisse lui faire. On pourrait aussi dire que c’est ainsi qu’il pourra mener une vie heureuse et épanouie...

Il n’est pas encore question d’enfant, du moins à ma connaissance. En revanche, voici Laura, avec qui nous travaillons depuis plus d’un mois. Le programme se déroule sous le signe de la rigueur et de la constance évoquées plus haut. Dans ce cadre, je lui ai posé un ultimatum concernant la cigarette : soit elle réduit son paquet quotidien à 5 cigarettes par jour, soit j’en ai fini avec elle et son programme. Il faut savoir que je n’ai encore jamais rencontré de femme aussi enthousiaste et aussi déterminée à atteindre ses objectifs que Laura. La détermination avec laquelle elle travaille à la salle de sport pourrait servir d’exemple à tout le monde. C’est pourquoi je n’ai aucun doute sur le fait qu’elle suit son régime à la lettre, comme le montrent déjà les résultats obtenus jusqu’ici. Tout est parfait, tout est en place, il n’y a que cette putain de cigarette qui non seulement sabote les fondements de ce programme, mais compromet aussi toute sa vie. Les bombes ne vont exploser que dans des années, mais elles finiront bien par le faire. Laura fait tout ce que je lui dis et prend sans poser de questions tout ce que je lui donne, mais la cigarette reste pour elle un tabou absolu. Je vous le dis sérieusement : si elle avait un pistolet pointé sur la tête, une cigarette à la bouche et qu’elle devait choisir entre appuyer sur la gâchette ou l’allumer, elle se tirerait une balle dans le front sans hésiter.

Laura n’a pas respecté ma demande de ne fumer que 5 cigarettes par jour ; elle est restée bien au-dessus de la limite, même après l’échéance. Laura n’est rien pour moi. C’est juste une fille dont je m’occupe, mais je vois déjà se concrétiser ce que mes amis m’ont dit sur l’éducation des enfants, les principes et le manque de cohérence. On peut tout justifier, fabriquer une idéologie pour tout, expliquer pourquoi c’est comme ci ou comme ça et pourquoi ce n’est pas important. Les gens utilisent aussi cette forme de justification et de mensonge à soi-même.  Nous nous inventons un monde dans lequel toutes nos faiblesses humaines peuvent trouver leur place, et qui nous permet de nous expliquer ou plutôt de nous faire croire que, finalement, c’est très bien comme ça, et que le noir est en fait blanc.  Je sais bien qu’il est beaucoup plus difficile de voir nos erreurs, de les affronter et de changer, que de nous inventer une idéologie de vie pour nous mentir à nous-mêmes, mais il faudra bien un jour faire le bilan de notre vie. Cette façon de penser caractérise les couches prolétariennes de la société, les parcours de vie ratés et les relations mortes ; elle sous-tend notamment cette façon de se leurrer soi-même en se disant « mon ami m’aime comme je suis ». 

 

Laura a échoué avec le programme, car celui-ci consiste à ce que soit elle respecte ce que je dis, soit je lui souhaite bonne route pour la suite de sa vie et nous nous disons au revoir. Mais quand même…  En voyant cette volonté d’aller vers une vie de meilleure qualité, ses performances à l’entraînement et son attitude face à la vie en général, à l’exception de la cigarette, je suis incapable de lui dire : « Désolée ma grande, en sortant, ferme la porte derrière toi. »  Je ne lui ai pas dit ça ; au lieu de cela, je me renie et je poursuis le programme avec elle, alors que je préférerais de loin écrire un article intitulé « Laura Sun Goes Down », dans lequel j’aurais publié un long billet sur la dépendance psychologique, en mettant Laura au centre comme un ange déchu, incapable même de ça et qui rend sa vie dépendante d’un bout de papier de 8 centimètres.  Du moins pour les quelques années où elle pourra encore le faire, car ne nous leurrons pas : vu son niveau de consommation de cigarettes, il n’est pas exagéré de dire qu’il ne lui reste que quelques années à vivre. 

Nous poursuivons donc le programme, la cigarette reste. Je ne peux rien faire de plus pour Laura, j’ai épuisé tous mes moyens avec elle.  À partir de maintenant, ce que nous atteindrons, nous l’atteindrons avec la cigarette, c’est-à-dire 40 à 60 % des objectifs possibles. Avec la cigarette, nous aurons en effet des limites bien tangibles : une fois ce plafond atteint, il n’y aura plus de progrès. Le psychisme et la force mentale peuvent se développer presque sans limites avec un corps sain, mais un organe endommagé plante un panneau stop sans appel et dit : jusque-là, pas plus loin…  Laura a perdu 3 kilos. Elle en veut encore un, ce qui était aussi notre objectif initial. Nous avons aussi commencé à remodeler sa silhouette, ce qui aura également ses limites, à cause des cyanures, du goudron et de 29 autres substances toxiques qui circulent dans son corps depuis maintenant 13 ans, grâce à Philip Morris et aux honorables propriétaires de British American Tobacco.

 

Je le dis tout bas : avec Laura, nous avons atteint le 60-90 de la silhouette de rêve 90-60-90, et si elle se fait vraiment refaire les seins, comme elle le prévoit, le 90 manquant sera aussi au rendez-vous. Je pourrais m’en réjouir, ou me réjouir du fait que Lau a fait le tour de l’île en courant pour la première fois de sa vie avec RunT!ilten, ou encore du fait que nous obtenons des changements de plus en plus visibles et qu’après des années, Laura voit enfin dans le miroir ce qu’elle voulait voir chez elle. Mais je n’arrive pas à m’en réjouir. Malgré tous les effets positifs des progrès et de l’évolution, je n’arrive pas à m’en réjouir, car la condamnation à mort de la petite est constamment dans son sac. Elle peut obtenir tous les résultats remarquables qu’elle veut, l’avenir dans lequel nous investissons n’existe tout simplement pas pour Laura si elle n’arrête pas de fumer.  

 

Laura 

Malheureusement, le jour est venu où je ne peux plus éviter d’admettre que je n’ai pas réussi à réduire ma consommation de cigarettes. Je ne veux pas chercher d’excuses, je m’en tiens aux faits. J’ai de gros problèmes dans ma vie, qui me submergent d’un stress si terrible qu’arrêter de fumer est tout simplement impossible pour le moment. Je suis au plus bas mentalement, et plusieurs facteurs y contribuent. J’ai changé de travail, et j’ai très vite compris que c’était l’une des plus grosses erreurs de ma vie. Je ne veux pas entrer dans les détails, je pourrais avoir des ennuis, mais aujourd’hui, quand j’ai appelé Miki, la question suivante s’est posée : tu préférerais qu’on te rende visite en prison ou à l’asile ? Ça me bouleverse jour après jour, mais plus pour longtemps.

Nous nous efforçons de lancer ma propre entreprise, ce qui veut dire que je n’ai que les soirées en semaine pour m’en occuper, donc je dors 5 ou 6 heures. Et bien sûr, ça aussi, ça peut être une source de stress. À la maison non plus, les choses ne se passent pas comme il faut : entre la faim, le peu de temps libre et mon formidable lieu de travail, je suis parfois une vraie furie. Mais heureusement, ce n’est pas si grave, j’ai réagi à temps. Et je ne souhaite pas parler du reste. Bref, je passe de très mauvaises journées, vraiment très mauvaises. Donc oui, j’ai échoué, mais je n’ai pas honte de l’admettre et je ne vais mentir à personne. J’ai couru le tour de Sziget en 30 minutes - et j’en profite pour remercier Bence d’avoir été là avec moi -, je suis le régime et je fais mes entraînements.

Quelle que soit sa décision à mon sujet : 1. je comprends tout à fait s’il ne veut plus travailler avec moi 2. je continuerai quand même le programme.

Et hier, j’ai poussé des cris de joie quand même mon dernier jean plus petit s’est mis à glisser, alors que j’avais serré ma ceinture. C’est vraiment comme ça : quand tu te dis que ce serait chouette de te goinfrer, tu te plantes devant le miroir, tu relèves ton haut ou tu baisses ton pantalon et, même si ça te fend le cœur, tu y renonces à cause des résultats. Parce que ça en vaut la peine, vraiment. Malgré tous les renoncements, les efforts et les moments où tu as l’impression de mourir. Parce que j’ai davantage confiance en moi et que je prends fièrement sur l’étagère des vêtements une ou deux tailles en dessous.

Mon ventre me plaît de plus en plus et, maintenant que je vois les résultats, j’ai même envie de faire des abdos. Avant, je détestais ça : rien ne se voyait sous le petit bourrelet, alors je trouvais que ça ne servait à rien. Un de ces jours, je suis allée acheter un maillot de bain avec ma copine, parce que l’ancien ne m’allait plus du tout. Je me suis donc retrouvée dans la cabine d’essayage, sous ces néons pourris qui mettent magnifiquement en évidence tous les défauts possibles (je ne comprends d’ailleurs pas pourquoi on met ça dans un magasin de vêtements), et j’ai réalisé que j’étais encore loin du but. Mais j’ai aussi remarqué que j’essayais un bas en S et qu’il ne me serrait pas au niveau des bourrelets.

Dans l’ensemble, c’est une épreuve difficile et éprouvante, mais je serai sacrément fière de moi si j’arrive à la surmonter. Je sens que ça va me donner tellement confiance en moi que je ne me dirai plus « ah, de toute façon, je n’y arriverai pas ». D’une certaine manière, ça transforme vraiment une personne. En plus, mon état de nerfs complètement dingue en ce moment est bénéfique pour mes entraînements à la salle.

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