Nous devons retourner en arrière.
À quoi sommes-nous destinés dans la vie ? Où sont nos limites et, avec nos capacités et nos aptitudes innées, qu’est-ce que nous sommes capables de créer, de concevoir, de montrer à la société, aux générations futures, ou tout simplement à nous-mêmes ?
Quand l’heure viendra et que nous ferons le bilan de nos vies, quand tout le superflu aura disparu, que nous dirons-nous ? Aurons-nous fait tout ce à quoi la vie nous destinait, ou nous serons-nous simplement contentés de la merde tiédasse qui accompagne si volontiers le quotidien de milliards de personnes pendant de longues décennies ?
Parmi ceux qui lisent cette publication, qui est allé jusqu’au bout, mais vraiment jusqu’au putain de bout ? Qui a déjà eu assez de courage pour découvrir de quoi il est réellement capable ? Qui réalise ses rêves en acceptant l’échec, le rejet, l’exclusion, la stigmatisation, le flot apparemment sans fin des déceptions, ou encore la pression émotionnelle constante qui pèse sur lui ?
Je suis convaincu qu’il faut sans cesse repousser ses limites. Quand on a atteint un objectif, il ne faut pas se reposer sur ses lauriers, mais continuer et chercher, explorer ce point qui dépasse déjà nos capacités, car le chemin parcouru jusque-là nous fait déjà progresser.
Jusqu’au 13 mai 2014, je me croyais invincible. Je pensais être capable de tout et qu’aucune force supérieure ni aucun pouvoir ne pourrait m’arrêter. Je croyais être un homme d’exception, né pour diriger, et que la seule limite était le ciel étoilé, mais même pas vraiment, car une fois les étoiles atteintes, je continuerais d’avancer. Je croyais que c’était ainsi parce que, jusqu’à ce fameux jour, tout ce que j’entreprenais, je le menais à bien, et tout ce dont je rêvais, je le réalisais.
Le succès m’a rendu aveugle. On m’a fait croire que j’étais supérieur, parce qu’un homme qui crée littéralement à partir de rien un système de pensée, une idéologie, un groupe d’entreprises comme LifeTILT est forcément meilleur que la moyenne et destiné à accomplir de grandes choses. J’ai cru que j’étais Dieu, et au bout d’un moment, j’ai commencé à me considérer comme tel. Moi, Balogh Tamás, dont le professeur principal a dit à ma mère, après une réunion de parents d’élèves : « Madame Balogh, votre fils ne fera jamais rien de sa vie, parce qu’avec une telle mentalité et un tel comportement, c’est impossible », dix ans plus tard, j’avais accompli plus que tous mes camarades de classe réunis.
La conférence que j’ai donnée à l’université Corvinus a été la confirmation ultime de cette idée délirante. Je m’y suis rendu en me disant que j’allais découvrir de quoi j’étais capable. Devant 400 personnes, dans la plus grande salle de conférence de l’une des universités les plus prestigieuses de Hongrie, on allait voir ce dont j’étais vraiment capable.
La conférence a été un succès total. C’est peut-être alors que j’ai vu pour la première fois une véritable fierté dans les yeux de ma mère ; elle a alors compris qui j’étais devenu, ce que j’avais créé et qu’elle pouvait enfin être fière de son fils, qui n’avait été qu’une source de problèmes toute sa vie.

À ce moment-là, j’ai vraiment cru que je pouvais influencer non seulement la vie de quelques milliers de femmes, mais aussi réaliser le rêve que je chérissais depuis longtemps. Oui. Je serais celui qui réformerait la restauration collective dans les écoles, organiserait les cours d’éducation physique et intégrerait des cours sur le mode de vie sain au programme scolaire national. À l’époque, j’avais l’impression d’avoir trouvé le sens de ma vie. Si j’étais en vie, c’était pour une raison, et j’avais une mission : concevoir et mener à bien la grande réforme du mode de vie sain.
J’avais tout joué dans ma tête. J’avais ma stratégie pour mener tout ça à bien, j’avais tout prévu à l’avance. Je me suis imposé un rythme effréné et j’ai commencé à poser les bases sur lesquelles nous pourrions ensuite construire. Même selon les estimations préliminaires, il aurait fallu au moins 35 à 40 millions de forints, mais ce n’était pas grave, me disais-je : les revenus des compléments alimentaires couvriraient les dépenses. C’est avec cet argent que je soutiendrais mes projets de réforme, tout en parcourant sans cesse les universités du pays pour prêcher la bonne parole : l’aube d’une nouvelle ère se levait, LifeTILT apporterait le salut dans le domaine du mode de vie sain et réformerait tout. Je brûlais de mille feux, et mon corps a commencé à m’envoyer des signaux. Je sentais que quelque chose n’allait pas, mais je n’y accordais pas grande importance. Je me sentais doté d’une énergie incroyable, et pourtant, jour après jour, je me sentais de plus en plus fatigué. Je tombais au lit, mort de fatigue, au milieu de la nuit, et pourtant je n’arrivais pas à m’endormir. À 4 heures du matin, je n’arrivais toujours pas à dormir ; à 6 heures, je n’y arrivais déjà plus, et cela a duré ainsi des semaines, des mois.
Plus j’étais épuisé, plus je prenais de choses en charge et plus j’appuyais sur l’accélérateur. « La limite, c’est pour les faibles », me répétais-je, ainsi que des choses comme : « Tout est possible, il suffit d’y croire, et je défends une juste cause. Il est impossible que je n’y arrive pas, il est tout simplement impensable que j’échoue. » Pendant ce temps, je me foutais de tout, mais vraiment de tout, car je pensais lutter pour une noble cause et que tout le monde devait absolument le comprendre.
Les principales victimes de toute cette histoire, c’étaient les participants au programme anticellulite, dont je ne me suis absolument pas occupé, parce que toutes mes pensées étaient accaparées et enivrées par l’idée de savoir pourquoi je me battais, pour qui je le faisais, et à quel point j’étais putain de fantastique. Rien ni personne ne comptait. Ni les participants au programme, ni les lecteurs qui suivaient le programme anticellulite ne comptaient. De toutes mes forces, je me concentrais uniquement sur le fait que ce serait moi qui changerais tout. Je croyais tout maîtriser, alors que j’avais perdu de vue l’essentiel : vous. Vous, à qui j’avais fait miroiter un système permettant non seulement de perdre du poids, mais aussi de faire disparaître la cellulite. Le système fonctionne vraiment, et j’ai fourni toute l’aide nécessaire au départ. J’ai publié les régimes, les entraînements précis à effectuer, les thés à boire pendant le programme et les compléments alimentaires à prendre pour que le programme soit aussi efficace que possible.
Près de 4 000 personnes ont rejoint en une seule semaine les différents groupes anticellulite selon leur groupe sanguin, et le programme était très attendu. Il était possible de commander les packs anticellulite à partir de minuit. J’ai mis le site en ligne et je suis allé me coucher. Quand je me suis levé le matin, il y avait déjà 150 commandes de packs, alors que je n’en avais encore fait la promotion nulle part. Je n’ai même pas osé publier sur le grand mur LifeTILT, parce que je ne plaisante pas : le stock entier aurait été épuisé en 10 minutes. En une journée, nous avons vendu 1 700 packs anticellulite sans même publier sur le grand mur !!!
Les femmes m’ont cru, elles m’ont fait confiance, et j’ai commis la pire erreur. Je les ai laissées tomber. Même si tout était disponible sur le site, cela ne suffisait pas aux femmes. Elles avaient besoin qu’on s’occupe d’elles, de sentir qu’elles avaient quelqu’un au-dessus d’elles, même si ce n’était qu’en ligne, pour coordonner le programme, ou simplement de savoir que j’étais là. Et moi, je n’en ai pas tenu compte. Tout était éclipsé par ce noble objectif : réformer le mode de vie sain dans un cadre institutionnel. Et j’y croyais vraiment. Enfin, que croyais-je ? J’étais convaincu que j’allais réussir.
Je n’oublierai jamais le 13 mai 2014, car c’est le jour où j’ai atteint mes limites et où je n’ai plus pu continuer. Je me suis tout simplement effondré, au pire moment possible. Bien sûr, je pourrais dire que j’en avais trop pris sur moi et que je n’avais pas supporté la pression, mais je ne veux pas me rassurer avec des paroles mensongères. C’était tout ce que je pouvais donner, pas davantage.
À l’université de Debrecen, je me suis réveillé et j’ai fait face à la réalité. La conférence ne s’était pas bien passée, pas du tout. Je n’avais ni feu, ni énergie, ni enthousiasme. J’étais fatigué et épuisé. Un black-out total. J’ai récité, ou du moins essayé de réciter, la même chose que ce que j’avais dit à l’université Corvinus, mais je n’en ai livré qu’une version très médiocre. Une femme m’a même demandé si c’était vraiment tout ce que j’avais à dire dans cette conférence, si c’était vraiment tout ce que je pouvais dire. Je n’avais qu’une hâte : que ça se termine.
Après la conférence, je suis retourné dans ma chambre d’hôtel et je suis resté des heures à regarder dans le vide, car je savais que quelque chose était terminé, que j’avais échoué. Tout ne s’est pas joué lors de cette seule conférence, elle n’a fait que mettre le point final.
Je ne suis pas capable d’écrire le Tilt tout en menant de bout en bout un processus qui durera probablement des années dans un domaine où, en plus, je heurterai sans doute de nombreux intérêts. Là, à cet instant, j’ai été confronté plus clairement que jamais au fait que je n’en étais pas capable, que je ne pouvais pas mener les réformes à bien, parce que cela dépassait tout simplement mes capacités. Quand j’en ai pris conscience, je me suis complètement effondré. Ce que j’avais cherché pendant des années, je l’ai trouvé ce jour-là. J’avais atteint mes limites et je ne pouvais pas aller plus loin. Il n’y avait pas de grandes paroles, pas de messages de motivation dans ma tête pour m’aider, et je n’avais même pas la force de me lever, tant le coup que j’avais reçu était violent, au point que mes jambes ne bougeaient plus. J’avais échoué.
Et pour la première fois depuis trois ans et demi, je me suis arrêté, je n’ai pas continué à foncer. Les heures ont laissé place aux jours, et je ne bougeais toujours pas, comme un soldat assis sur les ruines après une bataille, tandis que le feu couve encore dans les maisons bombardées et que tout est silencieux autour de vous.
Que faire dans une telle situation ? Que faire quand on se retrouve face à ses propres limites ? Baisser les bras ? Jamais. Il ne faut jamais baisser les bras. Jamais. Parfois, il faut savoir reculer et accepter le fait qu’on n’est pas encore prêt, puis, après avoir bien observé le mur qui nous a arrêtés, faire demi-tour et essayer de tout remettre en ordre. Revenir là où l’on peut se reposer et reprendre des forces, pour repartir un jour, quand on sera prêt, et réessayer. Parce que nous n’avons pas d’autre choix.
Nous devons faire demi-tour. Mais pas comme nous l’avons fait jusque-là.
